Levant sa coupe de champagne sans réelle conviction, Sorane ne parvenait pas à se convaincre de la légitimité de la joie de ses compagnons. Oui, elle ne dormait plus. Oui, la Belle au Bois Dormant avait enfin été réveillé, mais avait-elle ouvert les yeux pour un monde meilleur ? Rien n’était moins sûr. Des années durant, Sorane avait, lui aussi, lutté contre la sphère, contre l’IRAP, contre ce qu’il estimait être une barbarie, une atteinte à la nature humaine. Il avait toujours pensé que recueillir une petite orpheline pour la placer en cage et l’observer à toutes heures du jour et de la nuit n’était pas acceptable, qu’elle devait sortir de cette cage, savoir la vérité, connaître le monde qui l’entourait. Mais jamais il n’avait, à proprement parlé, pensé à Gabrielle elle-même.
Assistant pour l’IRAP, il s’était fait engagé comme veilleur de nuit auprès de Gabrielle pour mieux pouvoir veiller sur elle. Après tout, n’était-il pas lui-même diplômé d’histoire, se faire engager avait été pour lui un jeux d’enfant. Pour mieux servir la cause qu’il défendait, il avait intégré l’équipe du professeur Bleind. Petit à petit et nuits après nuits, il avait apprit à découvrir le cœur de Suraya, car c’était bien sa vie que Sorane avait passé des heures à observer et non celle de Gabrielle. C’est la nuit que les cœurs se révèlent, c’est la nuit que les âmes sortent au travers les larmes, les soupirs et les longs monologues prononcés dans le noir. Ces phrases vident de sens réelles que l’on prononcent le soir lorsque, plongé dans le noir, on entrevoit avec une clairvoyance effrayante les conséquences de sa propre vie. Tout semble si clair, si limpide, ces soirs là. On comprend, on analyse, on se rend compte que ce n’est pas ce que l’on avait rêvé pour soi.
Ces soirs là, Sorane les avait vécut lui aussi. Le rituel de la remise en question. Le noir de la nuit reflète notre âme avec la clarté d’un miroir. Toujours ce vide qui pèse dans le cœur et ces interminables questions. Gabrielle n’avait pas dérogé à la règle, mais ce n’est pas elle qui parlait dans ces moments là, les mots, les phrases, sortaient tout droit du cœur de Suraya. Une âme déchue depuis plusieurs centaines d’années qui se révélait au travers les lèvres d’une femme prisonnière d’une sphère glacée.
Sorane n’avait pas tout de suite fait la différence entre les deux femmes. Gabrielle était condamnée à suivre la vie de cet écrivain qui avait survécue aux holocaustes du passé par le biais du souvenir gravé dans le papier. Chaque geste effectué avait été fait presque six cent ans en arrière, chaque parole, chaque moment avait déjà été vécut. Tout était réglé à la perfection.
Sorane se rebellait contre cela, Gabrielle avait le droit d’exister en tant que femme à part entière. Elle avait une âme, un cœur propre à elle. Il estimait qu’elle devait avoir la chance de vivre pour elle.
Dès la naissance du projet de l’IRAP, un groupe de protestation s’était aussitôt formé pour obliger le gouvernement à libérer Gabrielle. Leurs manifestations en plein jour avaient été étouffées dans l’œuf, le gouvernement avait mis trop d’argent dans ce projet. Alors, pour garder un œil sur tout cela, plusieurs opposants cachés s’étaient fait embaucher au sein du centre. Sorane était de ceux là.
Il était à peine plus âgé que Gabrielle, il se souvenait de la première fois qu’il l’avait vu évoluer dans sa bulle de verre. Il était enfant, son père, éminent chercheur du centre, était l’un des piliers du projet. Il l’avait emmené au travail un soir qu’il n’avait pas pu faire autrement.
Et Sorane l’avait vu, flottant au milieu du vide à faire des gestes, prendre des objets et parler avec des personnes qui n’existaient que dans son monde. Elle ressemblait à ses mimes que l’on croise parfois dans la rue ou dans des théâtres. Personnages fantastiques qui vivent dans un monde imaginaire. Acteurs burlesques qui vivent pour faire rire les gens. Mais Sorane n’eut pas envie de rire ce jour-là. Il eut plutôt de la peine à voir cette petite fille qui tendait les bras, réclamant à grands cris un câlin à une mère qui n’existait pas. Et lorsque ses bras se refermèrent sur le néant, voyant le visage de bonheur de l’enfant, Sorane ne put réprimer une larme. C’était cruel comme spectacle. Il se jura qu’un jour, il y mettrait fin. C’était durant les vacances, Sorane n’était pas à l’internat. Son père, cet été, l’emmena plusieurs fois à son travail. Il devint très vite familier de cette petite fille qui mimait son existence et commença à ressentir pour elle une profonde amitié. Garçon solitaire, Sorane n’avait pas beaucoup d’amis à qui parler. Puis un jour, un soir que son père était de garde seul, occupé dans une pièce voisine à relever quelques données sur la journée de Gabrielle, Sorane s’approcha de la sphère. La petite fille venait de se mettre au lit. S’approchant doucement sans toucher à la sphère, il lui murmura son nom : « Gabrielle ».
Sorane recula vivement. Elle venait de bouger, elle avait relevé la tête cherchant dans la pénombre l’origine de cette voix.
Sorane n’en croyait pas ses yeux, elle l’avait entendu ! A six cent ans d’écart, sa voix était parvenue aux oreilles de Gabrielle.
Il lui parla plusieurs fois après cette nuit. Certaines fois, elle entendait, d’autres pas.
Sorane, à ce moment précis, ne le savait pas encore, mais il avait provoqué une cassure dans le projet « Suraya ». Une cassure qu’il découvrirait des
années plus tard.
L’été touchant à sa fin, Sorane fut renvoyé dans son école. Des années passèrent avant que le projet « Suraya » ne soit révélé au grand jour. Sorane étudiait sa dernière année d’histoire, il se souvint. De cette petite fille dans sa bulle, de son amitié pour elle, et de sa promesse face à cette enfant qui souriait en embrassant le néant. Il se souvint de cette première nuit où il lui avait parlé et qu’elle avait réagit à sa voix.
Sorane courut s’acheter la biographie de Suraya et la lut d’un trait. Il connaissait à présent, la vie qu’elle mimait. Son diplôme en poche, il rejoint le groupe d’opposants et se fit engager comme veilleur de nuit auprès de Gabrielle. Son père, fier de son fils, l’avait même aidé sans connaître ses desseins.
C’est alors que, seul avec cette jeune femme qu’il avait connu enfant, le cœur battant, Sorane essaya à nouveau depuis des années de lui parler. Les lèvres sèches, les mains tremblantes, il se rapprocha de la sphère et prononça à nouveau son nom : « Gabrielle ? ». C’était plus une supplication qu’un appel.
« Réagis, rappelles-toi de moi Gabrielle. Je t’en prie. Je te parlais étant enfant, et tu m’entendais souvent. Ecoutes-moi Gabrielle. C’est ton nom. Ecoutes-moi, je t’en prie.
Un signe, un geste. Prouves-moi que tu m’as entendu. Gabrielle ? ».
Elle releva la tête, chercha du regard, attentive au bruit. Elle avait entendu. Sorane sentit son cœur battre la chamade de joie. Il sentait qu’un lien se tissait entre eux, le lien de son enfance reprenait vie.
Il lui parla souvent, toutes ses nuits de gardes, il les passait à lui parler. Confidente attentive, il ne savait pas si elle comprenait tout, mais elle écoutait. Mieux même, Sorane se rendit compte qu’au fil du temps, elle le cherchait, lui parlait elle aussi, elle l’appelait. Baptisé « Le Soupirant », du fait que sa voix était perçue comme un murmure, un soupir. Avec elle, Sorane, se sentait autre, différent, vrai. Plus vrai qu’il n’était avec personne. Elle lui racontait sa vie, la vie de Suraya, une vie qui n’était pas la sienne. Elle faisait semblant, mais elle ne le savait.
« Amitié d’un seul soir
Que l’on rencontre au fin fond d’un bar
Pour une soirée à l’alcool noyé
C’est un mirage d’amitié
Lorsqu’on conjugue le malheur au désespoir
Et que l’ivresse pousse à parler
Pour une lumière sortie du noir
On aime des amis fabriqués
Et l’on raconte la vie que l’on aimerait avoir
On masque la détresse sous fausse identité
On refait son monde, on voudrait y croire
Ô comme la vie est belle lorsqu’elle est inventée
Que jamais, non jamais, ne finisse ce soir
Ma vie me plait tant telle que je l’ai raconté
Si la nuit se meurt et que le jour redémarre
Je devrais redevenir celle que sous la Lune j’ai reniée
Mais les heures passent et déjà s’efface le soir
Mes amis pardonnez-moi je vais devoir vous quitter
Je ne sais pas qui vous êtes et refuse de le savoir
Maudit soit le jour c’est la nuit qu’on peut tricher
Adieu donc, Ô amis d’un seul soir
Rencontrés dans une lueur d’espoir
Vous qui demain m’aurez oublié
Merci de m’avoir donné un mirage d’amitié. »
Merci Gabrielle !
Un soir qu’il s’apprêtait à prendre son service, il constata qu’une grande agitation régnait dans le centre. Les savants se passaient des graphiques, des documents et discutaient, l’air visiblement agités.
Sorane s’enquit auprès de son père.
- Gabrielle a dévié du programme, expliqua ce dernier, elle parle d’une « voix ». Ce n’est peut-être rien, chacun sait que Suraya était versée dans le spiritisme et que cela était inculqué à sa croyance. Ce ne doit être rien d’autre qu’une folie fantasque mais nous voulons vérifier avec les données de l’autobiographie.
Une voix ! Sorane comprit aussitôt que Gabrielle parlait de lui. Et il comprit également ce qu’il avait provoqué.
Pour la première fois de son existence, Gabrielle vivait quelque chose que Suraya n’avait pas vécue. La cassure était là. Elle déviait du chemin tracé pour elle. Il fallait continuer, appeler Gabrielle sans relâche, il fallait qu’elle comprenne à tout prix.
Le calme revenu, Sorane s’aperçu que Gabrielle le prenait pour un fantôme, une voix d’outre-tombe. Peu importe, le train était en marche et Sorane comptait aller jusqu’au bout.
Jusqu’à cette nuit-là, cette fameuse nuit où voyant que Gabrielle cherchait à comprendre, il saisit l’occasion et la fit sortir de la sphère. Le plan était simple, il fallait l’obliger à admettre que tout autour d’elle n’était qu’illusion et mensonge. Elle devait sortir d’elle-même de la sphère, de sa propre volonté.
Sorane la regarda placer ses mains face au mur et découvrit stupéfait l’expression d’horreur qui passa sur son visage lorsqu’elle traversa une surface qu’elle croyait dure. Tombée six cent ans dans le futur, Sorane, n’eut qu’à tendre les bras pour la rattraper alors que son corps frêle sortait de sa sphère de sécurité pour la première fois.
- « Sorane ? ». Ce fut le premier vrai mot de Gabrielle.
- « Oui, bonjour Gabrielle ».
Il fut découvert cette nuit-là. Il s’enfuit laissant Gabrielle aux mains avides des savants.
Le champagne de sa réussite coulait à flot. Ses compagnons célébraient la libération d’une prisonnière. Partout, on scandait son nom, le saluant, le félicitant à
coup de grandes tapes amicales dans le dos.
Sorane ne se sentait pas le cœur en fête. Il craignait avoir commis une erreur. Ses compagnons chantaient et riaient à la victoire.
Mais lui, Sorane, avait vu quelques heures auparavant seulement, le visage de Gabrielle déformé par la terreur, ses yeux agrandis par la panique, ses mains crispées dans le vide par la peur. Il
avait vu surtout son regard lorsqu’elle avait comprit qu’elle n’avait plus le choix, qu’il fallait qu’elle traverse ce mur. L’incertitude, l’appréhension, la peur panique au fur et à mesure
qu’elle avançait. Ce dernier regard qu’elle avait lancé derrière elle. Sorane savait qu’à ce moment précis, elle avait cherché des yeux la porte de la chambre où dormait paisiblement Michael dans
l’espoir sans doute fou qu’il se réveille et qu’il la retienne. Mais la porte était restée close, et Suraya s’était évanouie dans le regard de Gabrielle.
Elle avait violemment empoigné la main de Sorane d’un geste désespéré, cherchant à se rattacher à la dernière bribe d’un monde connu qui s’éloignait tandis qu’elle sombrait dans ses bras.
Ce n’était pas ce que Sorane avait imaginé. Il n’avait d’ailleurs jamais pensé à cet instant précis. Qu’allait-il se passer ? Il n’y avait jamais songé.
Sorane sentait son cœur prendre le poids de la culpabilité alors qu’il serrait contre lui, le corps frêle d’une jeune femme paniquée.
Non décidément, ce n’était pas ce que Sorane aurait pu espérer.
- Professeur Bleind, je vous ai posé une question.
La voix glacée et impérieuse de Suraya résonna dans la pièce et fit sursauter le savant.
- Qui est Sorane ? Répéta t’elle.
D’une voix éteinte, le professeur répondit.
- Sorane est mon fils.